Le Camping Notre-Dame, un plan B confortable

Au début de la pandémie de la COVID-19, le centre-ville de Montréal, bondé, cacophonique et vivant, a été massivement déserté par les travailleurs. On n’y voyait plus que la pauvreté. Tout le monde étant confiné chez soi – avec la Prestation canadienne d’urgence (PCU) ou en télétravail –  il ne restait plus que les personnes sans-abris dans les rues. Tout à coup, elles devenaient visibles pour bien des gens, alors que les itinérants ont toujours été présents dans la métropole. Et probablement que d’autres personnes vulnérables sont venues grossir leurs rangs avec le système économique mis sur pause.  

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Avec la pandémie, bien des itinérants ont d’ailleurs refusé de s’installer dans les centres d’hébergement parce qu’ils jugeaient les lits trop cordés pour respecter la distanciation physique. Difficile de bien se protéger du virus et de rester dans sa bulle lorsqu’on n’a pas de toit pour s’abriter. Au printemps, avec les nuits qui se réchauffaient et l’herbe qui verdissait, le matelas naturel qu’est la terre est devenu une option bien plus intéressante pour les personnes sans foyer. 

C’est ainsi qu’un premier homme a planté sa tente en face du parc Dézéry, en bordure de la rue Notre-Dame, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Trouvant l’idée pas bête du tout, un autre l’a rejoint. Puis deux autres, puis vingt autres. Un petit village s’est formé au fil des jours et des besoins dans une ambiance de solidarité. Au moment de ma visite à la fin août, il y avait 54 tentes. Tour guidé du camping Notre-Dame! Je vous présente quelques bâtisseurs de ce campement de fortune. 

Le Camping Notre-Dame, un plan B confortable
Depuis le 31 août, date annoncée du démantèlement, plusieurs tentes se sont plutôt ajoutées au campement. Crédit photo : Etienne Langlois

Solidarité dans le camp

Francis, casquette vissée sur la tête et yeux bleus perçants, est l’un des premiers à s’être installé ici. Le déneigeur de 33 ans habitait en colocation avec un ami lorsqu’il a perdu son emploi à la fin de l’hiver. En raison d’un conflit avec lui, il a dû quitter le logement. Puis, la pandémie est arrivée. selon lui, il n’a pas eu droit à la PCU parce qu’il n’a pas fait sa dernière déclaration d’impôts. Francis a essayé de la remplir, mais il lui manquait des informations. « Comment veux-tu que je me trouve un appart? Alors, j’suis tombé dans la rue », lance-t-il. 

J’ai contacté Francis via la page Facebook « Un chez soi pour tous camping Beauport Notre-Dame » où il explique les raisons du campement temporaire. Lorsque je lui demande s’il est la référence dans le campement, le trentenaire soupire et semble inconfortable avec ce rôle. On le considère ainsi parce qu’il a écrit une lettre envoyée à la mairie, au ministère des Transports du Québec (propriétaire du terrain) et aux médias. Il est alors devenu la personne-ressource non seulement pour les autorités et les médias, mais aussi pour les citoyens qui souhaitent offrir de l’aide ou des dons. On lui demande d’intervenir lorsque des conflits surviennent sur le camping. « Si on veut être capables de s’en sortir, ce n’est pas le temps de s’haïr », souligne-t-il.

Soucieux de la propreté et de la sécurité des lieux, Francis a monté une équipe qui s’occupe de la partie centrale du campement. Ils se relaient pour nettoyer et faire de la surveillance. D’autres campeurs se sont installés de part et d’autre, mais ne participent pas à l’effort communautaire et peuvent parfois être dérangeants pour le petit groupe soudé. Francis tient à préciser que la partie de campement où il habite est bien organisée et respectueuse des habitants du quartier. Car un seul faux pas, et la mairie de l’arrondissement peut appeler la police et les chasser. Et Francis, comme bien d’autres, veut rester ici le plus longtemps possible.

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Derrière son regard dur, Francis a vraiment le cœur sur la main. Crédit photo : Etienne Langlois

Une cafétéria temporaire

De la nourriture est disponible pour les campeurs sur des tables pliantes qui entourent la petite roulotte de Guylain, un homme qui vient en aide aux personnes itinérantes depuis quelques années en leur procurant de la nourriture ou des vêtements. Pour donner un coup de main aux campeurs, le bénévole de 55 ans s’est installé entre le parc Dézéry et le campement, longé par la piste cyclable. Équipé de tables, réchauds, glacières et bidons d’eau, il cuisine avec les dons des citoyens, d’organismes ou de différents commerces. 

 « Dans les refuges, les centres, c’est souvent juste un repas par jour. On a besoin de plus que ça pour garder nos forces et rester au chaud », mentionne Francis, heureux de manger désormais trois repas par jour.  

À voir la détermination dans ses yeux, il est clair que le trentenaire tire des leçons de cette expérience de vie. « Ça fait vingt ans que j’entends parler du combat des itinérants, et maintenant j’en suis un. Et si je m’en sors, je vais continuer à me battre pour eux, dit-il. J’ai un plan de vie, j’ai des projets, et c’est ce qui pourrait arriver. »

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Entre deux lancers de ballon de football, un campeur exhibe fièrement ses couleurs de girafe. Crédit photo : Etienne Langlois

Le calme avant la tempête

La lumière de fin d’après-midi fait s’étirer l’ombre des tentes, qui touche presque au trafic de la rue Notre-Dame. Jacques, fin cinquantaine, crâne dégarni et les yeux pétillants, profite de cette chaleur de fin d’été, assis autour d’une table ronde. Celle-ci est remplie de produits divers : huile à cuisson, sucre, café, bière, boîte de pâtes, boîtes de conserve. Souriant derrière sa moustache grise, Jacques taquine Stéphane qui tombe endormi en sursauts sur sa chaise. Sa coupe de style mohawk laisse retomber de longues mèches de cheveux  qui se balancent sur son visage alors qu’il revient à lui. Le grand gaillard s’étire sur sa chaise et plaide qu’il a passé la nuit à nettoyer le campement. 

Près du petit regroupement de tentes où ils habitent, la peinture d’une affiche est en train de sécher. On peut y lire « je veux mon logement » en lettres colorées. « Et là, on va en ajouter plein de plus petites comme celle-ci, bout à bout, qui disent: “Moi aussi…Moi aussi…”, et ainsi de suite. C’est pour mettre sur le terrain. Ça va être ça, notre clôture », explique Jacques en faisant référence au démantèlement initialement prévu pour le 31 août. Une épée de Damoclès au-dessus du campement, qui n’est finalement pas tombée. Les autorités ont choisi de tolérer les campeurs de l’avenue Notre-Dame jusqu’à nouvel ordre.

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Malgré les difficultés, Jacques se confie généreusement et avec humour. Crédit photo : Etienne Langlois

Un camping improvisé

Jacques est l’un des pionniers du campement. L’homme bientôt sexagénaire est ici depuis la fin juin. Il avait déjà dormi à la belle étoile dans le parc Dézéry, mais lorsque Marco Michaud, le campeur originel, a planté sa tente sur le terrain adjacent, Jacques a fait de même dès le lendemain. Et son camarade Stéphane, alias Minou, de dire: « Pis tu m’as volé mon spot! ». Les deux hommes éclatent de rire devant moi.  

Pourquoi Minou? Quand Stéphane était laveur de vitres, il s’amusait à grimper sur les murs et à atteindre les fenêtres de façon plutôt téméraire, là où ses collègues hésitaient à se rendre. Un garçon qui passait avec sa mère l’a aperçu et, impressionné, a dit « Regarde maman, on dirait un minou! ». L’agile surnom lui est resté.

Jacques s’est retrouvé à la rue lorsque son propriétaire l’a évincé afin de rénover le logement pour, bien sûr, le louer plus cher par la suite. Il s’est installé au campement par crainte du coronavirus.  Au début de la pandémie, il a séjourné dans un hôtel de confinement pendant deux mois et demi avant de déménager ses pénates dans un centre d’hébergement. « Impossible de dormir là. On est trop collés, les gens amènent leurs mauvaises énergies, ils sont impatients et ça peut devenir explosif parce qu’ils ont la mèche très courte… Ici, on n’a pas la même ambiance. »

Jacques a monté un petit complexe de tentes pour lui et ses camarades avec une douche communautaire, composée d’un bidon d’eau fixé à un arbre et chauffé au soleil, et de quelques draps qui procurent une intimité.  « Ce n’est pas parce que quelqu’un n’a pas de logement qu’il n’est pas travaillant, mentionne Stéphane. L’endroit du campement est idéal. On est assez loin du brouhaha du parc Dézéry, mais aussi assez proche pour utiliser la toilette chimique, l’abreuvoir, et profiter des services mis en place par la Croix-Rouge. »

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Le couple sympathique garde le moral malgré la situation en temps de pandémie. Crédit photo : Etienne Langlois

 

Une cohabitation dérangeante

Pour Jacques, qui aime bien les jeux de mots, les différentes administrations de Montréal ont tellement commis de cafouillages dans le dossier des personnes itinérantes que c’est devenu un « caranfouillage », amalgame de cafouillage et carambolage. « C’est ce qui arrive quand les cafouillages se rentrent les uns dans les autres. »

Selon lui, un cinquième des citoyens du quartier supporte la cause des campeurs. Ils viennent les voir, échangent avec eux et leur apportent des dons. « Mais il y aura toujours des gens pour se plaindre ou craindre que la situation près du parc Dézéry fasse baisser l’évaluation municipale de leur résidence, alors qu’il y a une explosion des prix du logement partout à Montréal avec la construction de nouveaux condos ».

Depuis le 31 août, date annoncée du démantèlement, plusieurs tentes se sont ajoutées. Et personne n’est venu pour déloger les campeurs, qui se préparent à affronter le froid de l’automne. Sur ce terrain devenu la maison de plusieurs, Jacques aimerait rester au moins jusqu’à la fin octobre pour y souffler ses soixante bougies. « Ça me donnerait du temps pour me trouver un logement. C’est mon plan A! » 

Un logement abordable, manger à sa faim, être au chaud et jouir d’un milieu de vie où on s’entraide et où on peut s’épanouir, n’est-ce pas le plan A espéré par tous? 

Je souhaite bonne chance aux campeurs Notre-Dame afin qu’ils trouvent tous un abri sécuritaire avant la froideur de l’hiver.

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