La honte change de camp

Martine Latarte
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Une infime minorité des victimes d’agression sexuelle réussissent à faire condamner leur agresseur. Alexandra* est l’une d’elles. Elle a accepté de nous en parler. 

15 décembre 2020. Gilbert Rozon est acquitté des accusations de viol et d’attentat à la pudeur, même si la juge a cru la plaignante. Alexandra, qui avait jusque-là bon espoir que son agresseur soit reconnu coupable, perd le moral. La juge prononcera son verdict le lendemain matin. La trentenaire connaîtra enfin l’issu du procès, après des mois de démarches judiciaires. Dans son cas aussi, le procès était basé sur deux témoignages contradictoires relatifs à des événements qui se sont déroulés 18 ans auparavant. La juge devait être convaincue hors de tout doute raisonnable que l’accusé – le cousin d’Alexandra – l’avait agressée sexuellement. La sentence est tombée : coupable.

Un soulagement total, pour Alexandra. Au-delà du verdict, c’est tout le processus qu’elle a trouvé libérateur. « On se met dans une situation de vulnérabilité totale, mais j’ai énormément cheminé en deux ans. Je suis beaucoup plus forte aujourd’hui. Je l’ai amené en cour, je lui ai dit qu’il m’avait agressée, que c’était inacceptable. Je l’ai vu mentir à outrance, ne montrer aucun remords. Ce n’est pas moi qui ai brisé la famille, c’est lui. Je n’ai plus de pitié pour lui. Je ne veux plus vivre avec la culpabilité et la honte. C’est à son tour. C’est un renversement du pouvoir. »

Se préparer au combat

Alexandra s’est préparée pour son témoignage un peu comme si elle montait sur un ring. « Je suis allée chercher l’information et j’ai trouvé les bonnes ressources pour m’aider. Je me suis présentée à la CAVAC (Centre d’aide aux victimes d’actes criminels) en pleine crise de panique. L’intervenante m’a fait rencontrer un enquêteur. Elle m’a soutenue pendant les deux ans où j’ai attendu mon procès. Elle m’a préparée à témoigner. Par exemple, elle m’a souvent répété que si je ne savais pas quelque chose, de m’en tenir à dire que je ne le savais pas. »

Avant le procès, même si c’est très émotif, Alexandra a relu sa déposition faite à la police deux ans auparavant. « On parle pendant deux heures lors de notre déposition, on met nos tripes sur la table et ensuite, on signe le papier. C’est possible de ne pas voir certaines erreurs dans ce que le policier a écrit. » À la relecture, elle a vu deux éléments inexacts dans la chronologie des événements et elle les a fait rectifier avant que s’ouvre le procès. « Une chance, parce que la défense avait un élément de preuve qui montrait que je m’étais trompée, alors ma crédibilité aurait été affectée. »

Monter dans l’arène 

Ensuite, il faut livrer la marchandise en cour. « C’est intimidant. L’avocat de la défense essaye toujours de te déstabiliser et de mettre en doute ta crédibilité. Il s’est souvent fait dire par la juge qu’il tombait dans les stéréotypes. Par exemple, qu’une victime n’aurait pas pu avoir une carrière florissante comme la mienne, ou que j’étais une séductrice parce que j’avais flirté avec un lifeguard. C’est fâchant. C’est certain qu’on a envie de se défendre, de lui sauter au visage. Mais, il faut garder son calme. »

En plus des versions contradictoires livrées par l’accusé, Alexandra avait plusieurs éléments de preuve qui jouaient en sa faveur. Comme les bleus qui couvraient son corps des genoux aux hanches, vus à l’époque par une amie venue témoigner au procès. Cette amie l’avait d’ailleurs trainée à l’hôpital quelques jours après l’agression. Un rapport médical confirme que des tests pour dépister les infections transmises sexuellement avaient été faits. « Sans ces éléments, il aurait été plus difficile pour la juge de le déclarer coupable hors de tout doute raisonnable, évalue Alexandra. J’étais la victime parfaite. »

La jeune femme considère aussi qu’elle a eu la chance d’avoir beaucoup d’amour et de soutien de ses proches pendant tout le processus, en plus d’être entourée de gens de talents au procès. « L’enquêteur avait monté une preuve béton, la procureure de la Couronne est une femme brillante qui était extrêmement bien préparée et la juge n’est pas tombée dans les préjugés. Elle a rendu un jugement de 20 pages bien documenté. »

Agir plus tôt

Comme bien d’autres, Alexandra ne voulait pas se voir comme une victime après l’agression. Sa fuite a été dans le travail. Peu de temps après qu’elle ait commencé à ralentir le rythme pour mieux s’occuper d’elle, le mouvement #metoo est arrivé. Elle a été submergée par des crises de panique. « Les vagues de dénonciations sont très douloureuses pour les victimes parce qu’elles nous ramènent à notre propre traumatisme, souligne Alexandra. Je ne pouvais plus continuer à faire comme si ce n’était pas arrivé. »

Avoir su que porter plainte serait aussi libérateur, elle l’aurait fait avant. « Je ne regrette pas la femme que je suis devenue, mais à 19 ans, il a changé ma trajectoire de vie. Il a changé mes relations avec les hommes. Je suis heureuse de pouvoir passer enfin à autre chose, mais ça aurait été le fun que j’y arrive 10 ans plus tôt. Ma vie aurait été bien différente. J’encourage les victimes à dénoncer leur agresseur. »

*Son prénom a été changé pour préserver son anonymat.

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Martine Latarte

Journaliste indépendante

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