L’inceste: un jeu d’enfant?

L’agression sexuelle au masculin est encore taboue et bien peu abordée dans l’espace public. Avec les récentes vagues de dénonciations, les hommes victimes d’abus se sentent-ils oubliés? Est-ce que les stéréotypes masculins rendent la dénonciation plus difficile? Deux hommes ont accepté de lever le voile sur leur histoire d’inceste.

Luc, le jouet sexuel


De sa naissance jusqu’à l’âge de 5 ans, Luc a été habillé, élevé et socialisé en fille par sa mère. Cette femme, qu’il décrit comme « mentalement très atteinte », a été marquée à tout jamais par la mort en bas âge de ses deux filles aînées. Si les vêtements féminins sont ses seuls habits jusqu’à la naissance de sa sœur, le rôle de ménagère, dans la maisonnée, lui incombera plus longtemps.  

« Jusqu’à l’âge de 14 ans, pendant que mes frères jouaient dehors, je faisais le ménage, les repas et je m’occupais de ma mère. Elle ne faisait absolument rien dans la maison. » Dès qu’elle tombait dans une période sombre, les enfants étaient placés en famille d’accueil, le temps qu’elle remonte la pente.

Le jour de sa première communion, son frère l’agresse dans une chambre de la maison. Sa mère aperçoit la scène, mais ne bronche pas. Toute la famille fermera les yeux sur les sept années où Luc se fera agresser par deux membres de sa fratrie. Des amis de ses frères et des clients chez qui il livre le journal abuseront de lui à leur tour. « Je me suis vite habitué à être le jouet sexuel des autres. J’ai perdu toute confiance en moi. À mes yeux, je ne valais pas grand-chose. » 

Source de réconfort


Les abus cessent quand son frère aîné quitte la maison. Marcel a alors 14 ans. « Après des années à me faire agresser à outrance, j’ai eu un grand sentiment d’abandon. J’avais l’impression de ne plus exister, de ne plus être aimé. » Pour lui, l’agression représentait une trêve à divers niveaux. D’abord, une pause de la violence conjugale qui sévissait entre ses parents. Mais aussi une pause de se faire traiter de tous les noms par les membres de sa famille. Il se sentait apprécié, voire aimé quand on abusait de lui. 

« Les gens se demandent souvent d’où vient la honte quand arrive le temps de dénoncer. Ce n’est que récemment que j’ai compris qu’elle était liée au plaisir et au réconfort que j’ai ressentis dans ces actes-là. » C’est pour combler ce puits sans fond qu’il se prostitue de 14 à 16 ans, au centre-ville de Sherbrooke. Il cherche d’abord et avant tout de l’affection, l’argent étant bien secondaire.

Pendant son adolescence, Luc découvre son attirance pour les garçons : il se sent différent des autres. Un sentiment qui le mène à une première tentative de suicide. C’est la télévision qui lui redonnera de l’espoir.  « J’ai appris la vie en regardant la télévision. C’est là que j’ai réalisé qu’il y avait du beau et que la vie n’était pas que bagarres et cris. » 

Le jeune homme choisit d’étudier le théâtre à Paris. Jouer devient le plus bel exutoire à toutes ses souffrances. À son retour au Québec, il commence sa carrière de comédien et d’humoriste, qu’il exercera jusqu’à sa retraite. « Être sur scène, ça donne tellement d’amour. Mais ça non plus, ça ne dure pas. » 

Décennies silencieuses


Il y a deux ans, Luc fêtait ses 70 ans. Un bilan de vie s’impose, alors qu’il flirte à nouveau avec l’idée d’en finir. Sa psychologue le réfère à un organisme de soutien pour les hommes victimes d’agressions sexuelles, où il peut enfin mettre des mots sur ses maux. Il n’a jamais voulu dénoncer ses agresseurs. Mais le fait de verbaliser son vécu est un grand pas vers un début de guérison.

Selon Alexandre Tremblay-Roy, président du Regroupement des organismes québécois pour hommes agressés sexuellement (ROQHAS), les hommes attendent en moyenne 40 ans avant d’aller chercher de l’aide. Ils ont 50, 60, 70, 80 ans quand le poids des secrets devient trop lourd. C’est souvent un changement de vie (retraite, départ des enfants, couple qui bat de l’aile) qui fait resurgir les douloureux souvenirs. 

À ce jour, Luc ignore toujours ce qu’est réellement l’amour. Et ce, même s’il est toujours marié à la mère de ses enfants. L’homme apprécie leur complicité, mais il est profondément attiré par les hommes, depuis toujours. Son trouble de l’attachement mène sa vie. On lui a appris, dès son plus jeune âge, qu’après être passé au lit, on n’avait plus besoin de lui… jusqu’à la prochaine fois. 

Si le septuagénaire a accepté de témoigner aujourd’hui, c’est pour que les victimes demandent de l’aide et ne souffrent pas en silence. « Je m’en suis sorti seul à chaque étape de ma vie, mais à quel prix? J’ai voulu mourir et je sais que plusieurs passent à l’acte, rongés par la honte et le désespoir. Il faut que ça cesse. »

 

François Blais, 43 ans, le dit sans détour : il a grandi dans une famille dysfonctionnelle composée de parents alcooliques qui l’ont laissé à lui-même dès son plus jeune âge. C’est aussi seul qu’il a affronté les pires épreuves de sa vie ; pendant 15 ans, il s’est fait agresser par Gérard, un ami de la famille qui habitait l’appartement au-dessus de chez lui. Il participait souvent aux soirées bien arrosées de ses parents. « Doucement, il a tissé sa toile en gagnant leur confiance. »

Un jour, alors que François joue à l’extérieur avec un ami, son soulier atterrit sur le balcon de son voisin. Ce dernier lui fait bien comprendre qu’il devra venir le chercher. L’innocence de François sera brisée à jamais dans la chambre à coucher d’un homme de 27 ans. « À 7 ans, tu n’as aucune idée de ce qu’est la sexualité. Je n’avais pas la notion du bien ou du mal. » 

Figure d’autorité

Gérard se met à passer beaucoup de temps avec François. Il offre régulièrement à ses parents de le garder, ainsi que sa sœur cadette (qu’il n’aurait jamais touchée). Il attire le garçon chez lui avec des cadeaux alléchants, comme une console de jeu Atari. Insidieusement, au fil des années, il finit par jouer un rôle de père pour lui. « Il m’a montré plein de choses qui me servent encore aujourd’hui. Il m’a initié à la mécanique, aux voitures, au baseball. Mais ça n’excuse pas ce qu’il m’a fait. » 

Vers l’âge de 12 ans, en pleine tempête hormonale, François se sent aspiré dans un tourbillon de questionnements. Il découvre qu’il est hétérosexuel et n’a aucune attirance pour les garçons, encore moins pour les hommes. Alors, pourquoi explore-t-il sa sexualité avec un homme? 

Son bourreau est constamment dans son sillage : il va le chercher à l’école, le ramène chez lui, le trimballe chez des amis. Il le présente comme son fils ou son neveu. François est de plus en plus mal à l’aise et ressent de l’anxiété face à tous ces mensonges. À 18 ans, il abandonne l’école, non pas par manque de motivation, mais parce qu’il a trop peur qu’on le traite de menteur sur ses liens avec Gérard.

La libération

C’est à 21 ans que le déclic se produit, quand il avoue à sa première blonde les agressions sexuelles subies depuis l’enfance. Ayant elle-même vécu des abus, elle lui fait réaliser qu’il doit absolument prendre rendez-vous avec son médecin pour passer des tests. À sa sortie de la clinique, il saute dans sa voiture pour aller révéler son lourd secret aux personnes concernées. Il se rend d’abord chez son agresseur, pour lui cracher sa colère. « T’es un pédophile, tu m’as agressé et je vais devoir vivre avec les séquelles toute ma vie. » Il file ensuite chez sa sœur, puis chez ses parents, pour leur raconter son histoire. Leur réaction est désarmante. « Ils m’ont dit qu’ils s’en doutaient et croyaient que j’étais gai. Mon père m’a même dit qu’il avait déjà vérifié si Gérard me minouchait quand j’étais enfant. » Ils ont choisi de fermer les yeux toutes ces années.

Sa mère lui a tout de même offert de l’accompagner pour aller dénoncer son agresseur à la police, mais François a changé d’idée. « J’avais peur qu’il ne passe pas assez de temps en prison et qu’il veuille me tuer à sa sortie. »  Il n’est pas le seul : un homme sur 10 sera victime d’une ou plusieurs agressions sexuelles au cours de sa vie, au Québec, et plus de 90 % d’entre eux ne déclareraient pas leur agression à la police (Source : SHASE).

Protéger ses enfants

François a deux enfants âgés de huit et 10 ans. Ils ignorent ce que leur père a vécu. Il ne peut s’empêcher de les regarder et de comparer leur enfance à la sienne. Il les surprotège constamment et il en est conscient. « Je vais en thérapie pour moi, mais aussi pour eux, pour apprendre à les laisser vivre. »

En 2019, il est allé chercher de l’aide pour soigner son alcoolisme (il est abstinent depuis 2 ans), son anxiété (il a fini par accepter la médication et la thérapie), a trouvé du soutien dans un organisme venant en aide aux hommes victimes d’abus. François est désormais conscient de son hypervigilance, de sa tendance à être impulsif, contrôlant et jaloux. Il reconnaît ses torts dans ses relations amoureuses et veut devenir un homme meilleur. Le quadragénaire sait aussi qu’il doit travailler sur sa perception de la sexualité, très influencée par la pornographie qui lui a été présentée alors qu’il était un gamin, dans un contexte d’abus. 

RESSOURCES :
Shase : Soutien aux hommes agressés sexuellement – Estrie
819-933-3555 et https://shase.ca/

CALAC : http://www.rqcalacs.qc.ca/
Montréal514-529-5252
Extérieur de Montréal: 1-877-717-5252

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