Un raz-de-marée qui force l’introspection #METOO

Anne-Frederique Hebert-Dolbec
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Le mouvement de dénonciations d’agressions et de harcèlement sexuel qui a pris d’assaut les réseaux sociaux l’été dernier a contraint un grand nombre de femmes à replonger dans des traumatismes depuis longtemps enfouis. Elles ne sont pas les seules à avoir été bouleversées par l’ampleur de la vague.

Partout à travers la province, dans tous les milieux, des hommes ont réalisé ce que subissaient les femmes de leur vie, d’autres se sont questionnés sur leurs comportements, leurs visions de la masculinité, de la sexualité et du genre, et ont réfléchi à la légitimité et à l’importance du mouvement. Trois d’entre eux ont accepté de nous parler de leur introspection.

« La dernière vague de dénonciations a démarré une conversation qui va au-delà de la culture du viol et du harcèlement », soutient le dramaturge et acteur Steve Gagnon, qui a notamment publié un essai sur la masculinité en 2010, Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles : réflexions et espoirs pour l’homme du 21e siècle.

« Je pense qu’elle a été plus efficace dans l’imaginaire collectif, parce que tous les hommes ou presque se sont sentis concernés. #MoiAussi ciblait davantage des cas de viol et de harcèlement criminel. C’était facile de se contenter de regarder le train passer. Cette fois, les victimes dénonçaient une tonne de comportements qu’on a longtemps banalisés. Tout le monde avait un pied dans le train. »

Le dramaturge et acteur Steve Gagnon. Crédit : Kelly Jacob

Redéfinir la masculinité

Cette situation a contraint les hommes à se questionner sur la provenance de leur attitude toxique, sur les référents et les stéréotypes patriarcaux qui modèlent notre définition de la masculinité, selon M. Gagnon.

« On enseigne à nos jeunes à cacher leur vulnérabilité, à dominer, à se tenir le plus loin possible du monde de la femme. À l’âge adulte, lorsqu’on se retrouve entre gars autour d’une table, ce n’est pas celui qui cuisine le meilleur osso buco qui est valorisé. C’est celui qui a le plus de conquêtes. On réalise de plus en plus que même si on n’a pas de comportements déplacés ou proscrits, même si on les dénonce, on fait partie de cette culture érigée sur des principes de domination et d’inégalité. »

Pour le rappeur Kirouac, ce mouvement est avant tout une occasion pour les privilégiés de se retirer du débat, et de laisser les victimes libérer leur parole. Cette position ne signifie pas que les hommes ne devraient pas prendre le temps de réfléchir, de s’observer et d’opérer des changements à petite échelle.

« Pour un homme, être féministe en 2020 suppose de mieux comprendre tous les mécanismes qui soutiennent le système de pouvoir qui nous place en haut de l’échelle. C’est aussi se libérer des normes sociales et culturelles qui nous enferment dans des positions rigides et causent beaucoup de mal, autant à nous-mêmes qu’à notre entourage. »

Le rappeur montréalais Kirouac. Crédit : Theo Charpentier

Tribunal du peuple

Alors que les premières vagues de dénonciations concernaient majoritairement le milieu culturel — ainsi que les luttes de pouvoir qui y sont associées — la dernière ciblait des espaces aussi divers que les lieux de travail, les écoles, les fêtes entre amis et les réseaux sociaux.

Conséquences? Certains hommes jusqu’alors sans histoire ont vu leur nom – ou celui de proches – dévoilé et montré du doigt sur la place publique. C’est le cas de François*, qui a été secoué par une avalanche d’émotions contradictoires lorsque son ami s’est retrouvé épinglé sur une liste agglomérant tous les hommes dénoncés sur les réseaux sociaux.

« Dans mon entourage, plusieurs m’encourageaient à me détacher complètement de lui, voyant mon amitié comme une complicité. D’un autre côté, je ressentais quand même beaucoup d’empathie et d’inquiétude pour mon ami. Il est pigiste, et plus personne ne voulait travailler avec lui. J’avais peur qu’il soit laissé à lui-même et qu’il fasse une connerie. »

Pour François, il semblait normal que certaines personnalités publiques connaissent des difficultés professionnelles à la suite d’actes répréhensibles. Mais cette vague de dénonciations l’a fait réfléchir sur les conséquences d’un bannissement sans espoir de rédemption.

« Si mon ami avait tué quelqu’un ou commis un vol, il aurait eu droit à la réhabilitation. Là, il ne pouvait rien faire pour se rattraper. En même temps, je sais que ces dénonciations publiques étaient nécessaires. Si on en est rendu là, c’est parce que notre société et notre système ne fonctionnent pas. Une révolution ne se fait pas sans casser des œufs. »

Le fait que plusieurs victimes aient choisi d’embrasser ce mouvement, de bouder le chemin des tribunaux et de dénoncer souvent de manière anonyme a suscité bien des débats sur la présomption d’innocence et les risques d’abus et de vengeances personnelles. Bien que chacun soit conscient des imperfections et des possibles dérives, les hommes interrogés sont unanimes sur le fait que cette prise de parole est un passage obligé.

Kirouac souligne que les acquittements récents de Gilbert Rozon et d’Éric Salvail ont démontré à tous les failles de notre système de justice. « Je ne peux vraiment pas reprocher à qui que ce soit de prendre la parole publiquement s’il en ressent le besoin et que ça lui permet d’entamer une guérison. Mais ce système parallèle n’est pas une panacée. Ultimement, je souhaite que ce mouvement nous réveille, qu’il nous amène à réformer ces institutions faites par et pour des hommes et à mieux reconnaître et accompagner les victimes. »

* Son prénom a été changé pour préserver son anonymat.

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Anne-Frederique Hebert-Dolbec

Journaliste indépendante

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