Rétrospective d’un détenu

Note spéciale: Jean-Pierre Bellemare a été reconnu coupable en mai 2021 pour un autre crime commis en 2018 et se retrouve maintenant en prison.

Ce qui représente un demi-siècle. C’est aussi le pourcentage indiquant un parfait équilibre. Plusieurs hommes sont déjà morts d’infarctus à cet âge. L’annonce d’un cancer lors d’examen périodique monte en flèche aussi après la cinquantaine. C’est le moment où les excès alimentaires ou les habitudes de vie turbulentes réclament leurs dus. Tour de taille, tour de rein, tour de conscience entre autres.

Un texte de Jean-Pierre Bellemare – Dossier Chronique d’un prisonnier

Une réflexion sur le chemin parcouru et les buts atteints nous oblige à réfléchir autrement, différemment. La douceur, les petites attentions, la qualité de vie prennent de plus en plus d’importance. Même si l’espérance de vie augmente de plus en plus, la qualité de cette extension est loin de faire l’unanimité.

Faire un bilan de nos réalisations nous rassure ou, au contraire, nous presse d’avancer. Le temps devient de plus en plus précieux lorsqu’il diminue. Je réalise que ma vie qui ressemble parfois à un véritable conte de fées, n’est pas vraiment ce que j’avais planifié.

Cependant, j’embrasse les tournures du destin qui ont embelli mon parcours. Je me sais extrêmement privilégié malgré mes 26 ans derrière les barreaux. Cette période très sombre m’a servi à développer mon émerveillement, un peu comme un aveugle qui retrouve la vue. Je me délecte de tout ce que je peux voir, ressentir, toucher et goûter. Que puis-je demander de plus? Une seule chose peut-être. Que ceux que je rencontre puissent en jouir de la vie autant que moi.

Je n’ai rien fait d’éclatant, mais j’ai au moins essayé. Le théâtre, la radio, la réalisation de film, les entrevues télés, l’écriture de livres et de chroniques, sont des médiums qui m’ont généreusement servis.

Je me suis réapprivoisé, j’ai renoué avec cet adolescent insouciant qui croyait posséder le monde. Il est maintenant un jeune adulte plutôt sage et serein dans un corps beaucoup trop vieux. J’assure cette calvitie galopante, ces rides qui grafignent un peu mes yeux et ces cheveux blancs qui rassurent mes interlocuteurs. Je m’occupe d’un magnifique domaine en location où des gens célèbrent leurs anniversaires de naissance, de mariage et autres.

Je me suis questionné sur la façon dont je voudrais célébrer mon demi-siècle. Mon père s’est suicidé il y a 35 ans à Sherbrooke en sautant d’un pont. Ma dernière vision de lui fut à la morgue, dans un garage miteux situé dans un sous terrain. J’avais à peine 15 ans. C’est ce jour-là que l’enfant cessa de grandir et commença à pourrir.

Prochainement, je vais refaire un pèlerinage sur son départ pour marquer mes 50 ans. Je ne sais pas ce que ça signifie et je ne veux pas la réponse. Je veux uniquement vivre ce moment marquant en refaisant le chemin en sens contraire.

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