Seul à mourir

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J’aurais aimé que ce récit ne soit qu’une fabulation.  Pourtant, cette histoire est inspirée de mon expérience terrain, trente ans d’intervention auprès de personnes marginalisées. 

Par un soir d’Halloween 

Un soir tout noir, 

Ti-Jos déambule dans la pénombre.

Se promène l’âme en peine.

 

Personne n’ose lui demander comment ça va.

Parce que ça ne va pas.

Mais vraiment pas.

 

Ti-Jos fait peur à tout le monde.

Personne n’ose l’approcher.

Y’é rendu plate à mourir.

 

Personne ne veut l’inviter.

Fini les randonnées dans le bois.

Fini les journées de pêche.

Encore moins les soirées de cartes.

Seul avec sa peine.

 

Fini toutes ces petites choses de la vie.

Qui auraient pu le garder en vie.

Au moins une journée de plus.

Fini les petits rires quand pu rien n’est drôle.

Pour gagner une heure de plus.

Fini la présence des amis.

Seul dans la nuit.

 

Parce qu’on est tanné de l’entendre.

Tanné de l’entendre radoter

Sans cesse la même chose.

Toujours la même chose.

Sans répit et sans pause.

 

Sa femme l’a crissé là.

Elle est partie avec son chum.

Son meilleur ami.

Celui qui devait être là pour lui.

Toute sa vie.

 

Y’a même pu le droit de voir ses enfants.

Ti-Jos se sent trahi.

Trahi par sa femme.

Trahi par son chum.

Trahi par la vie.

 

Pis tout le monde lui a dit :

« Tourne la page, le grand.

Arrête d’y penser, oublie-la.

Une de perdue, dix de retrouvées.

Fais un homme de toi. »

 

Ti-Jos se promène seul dans la nuit.

Il n’a pu toute sa tête.
Seul à mourir.


Ti-Jos est souvent en retard au travail.

Il a aussi fait quelques erreurs.

Des erreurs qui ont coûté cher à son boss.

Trop cher. Il a perdu sa job.

Y peut pu voir ses chums d’la shop

 

Tout le monde lui a dit :

« Tourne la page, le grand.

Arrête d’y penser… oublie ça.

Repose-toé un peu sur le chômage.

Tu le mérites, mon chum.

T’en retrouveras une autre, job.

 

Ti-Jos est seul.

Il se sent seul au monde

Seul sur le bord de sa falaise.

Il ne lui reste qu’un seul pas à faire.

Juste un, pis y va arrêter de souffrir.

Un petit pas. Un tout petit pas.

Pour changer sa vie de souffrance.

 

Y a beau rager, crier, cogner…

Découragé, il se dit :

Même ça.

Un seul pas à faire.

Pis j’suis pas capable de le faire.

J’ai raté toute ma vie.

Je suis un incapable.

Un pas brillant.

 

J’ai pas juste connu Ti-Jos.

J’ai aussi connu une femme.

Elle était vieille.

Alice avait fait un bon bout de chemin.

 

Un jour, elle a perdu son chat.

Son beau chat noir. 

Il s’appelait Charlie.

 

Pis tout le monde lui a dit :

« Perdre un chat c’est pas la fin du monde.

C’est juste un chat.

T’as juste à t’en acheter un autre.

Y va être plus beau, plus jeune, plus fort. »

 

Pis Alice a décidé que sa vie aussi s’arrêterait là.

Elle a mis un point final à son histoire.

 

C’est le coroner qui m’a tout expliqué.

Il y a deux ans, c’est son mari qui est parti.

L’an dernier sa fille est morte aussi.

Il y a 6 mois c’était le tour de Berthe,

Sa compagne de bridge.

 

Mais quand son chat est parti.

Charlie, son beau chat noir.

C’était la dernière chose qui lui restait.

 

Seule… Alice était cruellement seule.

C’est comme ça qu’Alice est partie

Partie rejoindre ses amis.

Parce que son chat noir l’avait abandonnée.

 

Je voudrais tant dire à Ti-Jos

Pis à toutes les Alice de ce monde

Quand tu es seul

Quand tes jours ne sont qu’une succession de nuits.

Quand tu auras le sentiment d’avoir tout perdu.

 

Regarde autour de toi,

Ces mains qui se tendent vers toi.

 

Regarde ce téléphone.

Des oreilles prêtes à t’écouter.

 

Regarde dans ton quartier.

Ces organismes pleins de monde capable de te serrer dans ses bras.

 

Fais un pas.

Un seul pas.

Dans la bonne direction.

 

J’ai confiance en toi.

Et je t’attends.

 Contactez Suicide Action si vous avez besoin d’aide : +1 866-277-3553

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Raymond Viger

Raymond Viger est éditeur du magazine Reflet de Société. D'abord intervenant de rue, il est devenu un acteur reconnu et apprécié par ses pairs pour ses préoccupations sociales et communautaires, particulièrement dans la fondation et la direction général du Journal de la Rue, du Café Graffiti, de Reflet de Société ainsi que plus récemment de l'organisme Survivre.

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